À l’occasion de la Journée mondiale de la vie sauvage, ACAMS Today s’est entretenu avec Xavier Aubert, CAMS. Xavier Aubert est un professionnel de la lutte contre le blanchiment de capitaux (LCB-FT) et de la Connaissance Client (« KYC »), fort d’une expérience internationale acquise au Chili, au Canada et au Luxembourg. Il a travaillé comme consultant et est aujourd’hui à la tête du département Conformité chez NOVA Partners, un cabinet de conseil basé au Luxembourg.
Reconnu pour sa connaissance approfondie des obligations réglementaires en matière de LCB-FT et de KYC(en particulier au sein du secteur financier luxembourgeois), il a construit une carrière axée sur le renforcement des dispositifs de conformité et l’accompagnement des entreprises soucieuses de se conformer à des attentes réglementaires en constante évolution. Xavier Aubert a décroché la certification CAMS (Spécialiste certifié LCB-FT) en 2021.
Il cherche à sensibiliser les professionnels de la lutte contre la criminalité financière aux problématiques complexes de la lutte anti-blanchiment. Pour ce faire, il décompose les thématiques pour les rendre plus accessibles et faciles à comprendre. Il a publié plusieurs articles sur des sujets aussi variés que les défis liés aux monnaies numériques de banque centrale, les effets de la légalisation du cannabis au Canada, ou la législation européenne visant à lutter contre le commerce illégal d’espèces sauvages. La question du commerce illégal d’espèces sauvages intéresse tout particulièrement Xavier Aubert ; raison pour laquelle il a réalisé une vidéo exposant les techniques de blanchiment de capitaux utilisées dans ce domaine. Il souhaite poursuivre son engagement auprès d’organisations non gouvernementales (ONG) et d’institutions financières afin de mettre un terme à ce fléau. Xavier Aubert a également été un collaborateur actif et contributeur du Centre international d’études et de recherches de la prestigieuse Université pontificale catholique du Chili, pour lequel il a analysé et exposé les enjeux économiques, politiques et sociaux européens.
Par ailleurs, il a occupé la fonction de directeur de la communication au sein du chapitre de Montréal d’ACAMS.
Il compte aussi à son actif une collaboration auprès d’une ONG en Colombie afin d’enseigner à des enfants défavorisés, dans un souci de contribuer au partage des connaissances.
ACAMS Today (AT) : Selon vous, quels sont les signaux d’alerte principaux que les institutions financières devraient prendre en compte afin de détecter des transactions liées aux crimes contre la faune et la flore sauvages ?
Xavier Aubert (XA) : Les institutions financières devraient se concentrer sur les opérations qui ne correspondent pas à l’activité commerciale qui a été déclarée de prime abord par le client. Un indicateur de risque important est l’inadéquation entre le secteur d’activité supposé et déclaré par une entreprise et les flux financiers qu’elle génère. Par exemple, lorsqu’un petit exportateur de produits de la mer ou agricoles reçoit d’importants virements en provenance de juridictions associées au trafic d’ivoire ou de pangolins, cela peut indiquer que des produits issus de la faune sauvage sont dissimulés au milieu d’opérations commerciales légitimes.
Les paiements internationaux structurés ou fragmentés peuvent constituer un autre indicateur de risque important. C’est notamment le cas lorsqu’une série de virements, juste en dessous des seuils de déclaration, arrive chez les mêmes destinataires situés dans des centres connus pour le trafic d’espèces sauvages. Je pense en particulier au Vietnam, à la Thaïlande ou à certaines régions du sud de la Chine. Ces mécanismes de paiements peuvent révéler des tentatives de fragmenter les flux financiers afin d’échapper aux contrôles et aux obligations déclaratives, en particulier lorsqu’ils impliquent des juridictions à haut risque liées aux réseaux de trafic d’espèces sauvages.
En outre, le blanchiment de capitaux par le biais du commerce international est souvent de la partie. Les équipes de conformité devraient examiner attentivement les incohérences contenues dans les factures, telles que la présence de prix anormaux ou de descriptions de produits manquant de précisions. Des marchandises déclarées en tant que « plastique recyclé » ou « poisson congelé », mais facturées à des prix nettement supérieurs aux prix du marché, devraient, par exemple, alerter. Ces écarts peuvent révéler des tentatives de dissimuler des produits générés par le trafic illicite de la faune sauvage au sein de chaînes d’approvisionnement et de transactions commerciales internationales par ailleurs légitimes.
Enfin, les acteurs en lien avec le commerce d’espèces sauvages, tels que les vendeurs d’animaux exotiques, les services de taxidermie, les professions associées à la médecine traditionnelle, les élevages spécialisés ou les exportateurs d’animaux devraient faire l’objet d’une surveillance adaptée. En particulier en présence d’activités inhabituelles en espèces, d’augmentation rapide du nombre de transactions internationales ou de paiements transitant par des intermédiaires situés dans plusieurs juridictions. Le rapprochement entre la surveillance des opérations et des données en provenance des douanes, d’ONG ou d’informations commerciales peut considérablement renforcer les possibilités de détection et aider les entreprises à identifier les flux financiers suspects liés au trafic d’espèces sauvages.
AT : D’après vos recherches, à quelles nouvelles méthodes de blanchiment de capitaux les équipes de conformité doivent-elles s’attendre ?
XA : Les réseaux de trafic d’espèces sauvages adoptent des stratégies financières de plus en plus sophistiquées et s’adaptent à l’évolution des systèmes financiers. L’un des développements les plus marquants est le recours croissant aux places de marché en ligne et autres plateformes de commerce électronique pour faciliter la vente de produits issus de la faune et de la flore sauvages. Les trafiquants peuvent présenter leurs produits comme des « antiquités », des « objets de collection » ou encore des « ingrédients de médecine traditionnelle », tandis que les paiements sont traités via des prestataires de paiement légitimes, des portefeuilles numériques ou des plateformes fintech. Ces mécanismes compliquent la détection pour les entreprises et les régulateurs car ils paraissent hautement crédibles.
Une autre caractéristique significative est la convergence constatée entre les crimes contre la faune sauvage et d’autres formes de criminalité organisée, notamment l’exploitation forestière et la pêche illégales ou le trafic de stupéfiants. Les groupes criminels s’appuient souvent sur les mêmes réseaux logistiques, les mêmes itinéraires de transport, les mêmes mécanismes de corruption et les mêmes intermédiaires financiers. En mélangeant les produits de différentes activités criminelles, les trafiquants parviennent à dissimuler l’origine des fonds et à entraver les enquêtes financières.
On observe également un recours croissant à l’utilisation des crypto-monnaies, notamment sur des places de marché de gré à gré où s’échangent des animaux exotiques ou des produits rares issus de la faune sauvage. Les transactions par crypto‑actifs introduisent des défis supplémentaires dû à l’anonymat, aux transactions transfrontalières et aux plateformes décentralisées même si le nombre total de transactions réglées par crypto-actifs demeure relativement limité par rapport à celles effectuées par les traditionnels espèces ou virements bancaires.
En outre, les trafiquants ont fréquemment recours à des sociétés écrans opérant dans les domaines de la logistique, du commerce des produits de la mer, de l’exportation de bois ou des activités agricoles. Ces entreprises offrent une façade et des transactions commerciales en apparence légitimes et facilitent à la fois le transport de produits illicites issus de la faune sauvage et le blanchiment des produits financiers qu’ils génèrent.
AT : Comment les équipes de conformité peuvent‑elles renforcer la collaboration transfrontalière afin d’identifier et d’entraver plus efficacement les flux financiers illicites liés au trafic d’espèces sauvages ?
XA : Étant donné que le trafic d’espèces sauvages s’étend sur de multiples juridictions, une détection efficace nécessite une coopération internationale solide ainsi qu’un partage systématique d’informations entre institutions et autorités. Parmi les approches concrètes possibles, citons le renforcement des partenariats public‑privé entre les institutions financières et les cellules de renseignement financier (CRF). Ces collaborations permettent aux banques d’échanger des informations sur les typologies, des renseignements opérationnels et des études de cas réels liés aux réseaux de trafic d’espèces sauvages. Les entreprises deviennent ainsi mieux armées pour comprendre les risques émergents et développer des outils de détection plus efficaces.
La collaboration doit également s’étendre au‑delà du secteur financier. Les équipes de conformité peuvent tirer parti d’une coopération plus étroite avec les autorités douanières, les agences chargées de l’application des réglementations environnementales, les organismes de protection de la faune sauvage et les ONG spécialisées qui retracent les routes empruntées par les différents trafics et autres données concernant les saisies. Ces organisations disposent souvent de renseignements précieux sur les nouvelles techniques de contrebande, les zones géographiques sensibles et les réseaux criminels impliqués dans le trafic d’espèces sauvages.
Un autre mécanisme essentiel est l’échange d’informations transmises par le biais des déclarations de soupçon entre cellules de renseignement financier. Les réseaux de trafic d’espèces sauvages transitent fréquemment par des juridictions tierces afin de fragmenter les flux financiers et de réduire le risque de détection. Un échange d’informations international efficace permet aux autorités de reconstituer l’ensemble du réseau financier et d’identifier les acteurs clés impliqués dans les trafics.
Enfin, les entreprises devraient mettre en place des mécanismes d’évaluation permettant d’identifier les corridors à haut risque où se concentrent fréquemment le trafic d’espèces sauvages et les flux financiers qui y sont associés (parmi ces corridors : l’Afrique centrale vers l’Asie de l’Est ou l’Amérique latine vers l’Amérique du Nord). Comprendre ces dynamiques géographiques permet aux équipes de conformité d’affiner leurs systèmes de surveillance et de renforcer leurs contrôles fondés sur les risques.
AT : Compte tenu de l’impact du commerce illégal d’espèces sauvages sur la biodiversité et l’éthique financière, comment les entreprises devraient‑elles s’y prendre, selon vous, pour intégrer les risques liés aux crimes environnementaux dans leurs dispositifs LCB-FT existants ?
XA: Les organisations devraient commencer par reconnaître formellement le crime environnemental comme un risque important en matière de criminalité financière dans leurs évaluations des risques LCB-FT. Bien que les bénéfices engendrés par le commerce illégal d’espèces sauvages (estimé à plusieurs milliards de dollars par an) soient considérables, ce risque reste encore trop ignoré par de nombreux dispositifs de conformité. Les entreprises peuvent, de ce fait, en arriver à sous‑estimer l’exposition de certains secteurs d’activité ou de certains clients aux risques liés au trafic d’espèces sauvages.
Ensuite, les entreprises devraient développer des indicateurs de risque adaptés aux secteurs d’activité susceptibles d’être touchés par le commerce d’espèces sauvages. Des professions, telles que vendeurs d’animaux exotiques, prestataires de services de taxidermie, opérateurs de tourisme lié à la faune sauvage, acteurs du secteur de la médecine traditionnelle, éleveurs d’animaux sauvages ou encore exportateurs de produits d’origine animale peuvent devoir faire l’objet d’une vigilance renforcée. Les mesures de vigilance renforcée pourraient consister à vérifier les chaînes d’approvisionnement, s’assurer de l’existence des agréments ainsi que du bien fondé des structures de détention des avoirs, afin de s’assurer que ces entreprises ne servent pas de façade à des activités illégales.
La formation et la sensibilisation sont également essentielles, car les professionnels de la conformité doivent comprendre le fonctionnement financier des réseaux de trafic d’espèces sauvages, y compris les typologies, telles que les sociétés fictives, les mécanismes de blanchiment de capitaux basé sur le commerce, les chaînes de paiements internationaux complexes ou encore l’utilisation d’intermédiaires opérant dans plusieurs juridictions.
Enfin, les risques liés aux crimes environnementaux devraient être parties prenantes de stratégies plus globales en matière d’environnement, de social et de gouvernance (ESG). Cela implique une supervision au niveau du conseil d’administration, une prise en compte de ce sujet dans les cadres de gestion des risques de l’entreprise, ainsi qu’une collaboration avec les régulateurs, les organisations internationales, les ONG de protection de l’environnement et les autorités, afin d’améliorer le partage de renseignements et de renforcer la réponse globale face au crime environnemental.
Interviewé par : Karla Monterrosa-Yancey, CAMS, ACAMS, [email protected]
Ben Bahner, CAMS, ACAMS, [email protected]
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